RAPHAËLLE PIA

 Raphaëlle Pia : plis et gestes d’eau 

Ce travail se tient à la frontière de la figuration. Le donné à voir rassasie l’appétit de l’œil au moment où le spectateur entre dans la matière picturale et joue à s’y perdre. Cependant l’architecture, qui reste vigoureuse et très présente, oriente le cheminement du regard à l’intérieur de la toile. Elle lui communique une dynamique — souvent celle de la verticalité ou de l’oblique ascensionnelles —, tandis que la fluidité, elle, offre une sensation de liberté, comme si ces toiles se tenaient au plus près de l’émergence.
Le contraste sombre-clair fonctionne ici comme autre organisateur de l’espace. L’unité de la pâte colorielle des fonds suggère des grottes moussues ou feuillues secrètes, d’où s’apprêteraient à surgir des épiphanies encore indistinctes : une vie humide, aqueuse, tantôt luminescente, tantôt ombreuse, sourd, se répand, se déploie, respire dans la touffeur ; la couleur afflue, coule ou s’écoule. De ces « flaques » se détache la structure, laquelle donne forme et impose une loi à ce qui sans cela resterait un milieu matriciel, originel, informe, hors-la-loi, hors-temps et hors-sens, hors-cadre : ainsi le spectateur ne saurait-il être englouti dans le monde sans repères de la matière liquide.
Néanmoins ce contraste ne se réduit pas à une opposition ou à une lutte entre un fonds informe et la structure. En effet, la structure peut être « contaminée », assouplie ou tordue par l’élément aqueux : soit qu’elle s’enveloppe de brouillard ou qu’elle tombe en pluie, faisant mine de se dissoudre, soit qu’elle accepte d’être atteinte et pour ainsi dire envahie, « mangée » ou « rongée » par les « flaques » à certains endroits — signe de sa fragilité, annonce de sa perte ? à moins que la structure ne soit elle-même issue de la fluidité et ne soit en train de s’en détacher et de prendre son essor, encore inachevé ? De fait, la « flaque » (d’eau, d’ombre ou de lumière) prend alors consistance, comme si la structure lui communiquait une force, un relief, une tenue nouvelle : elle tend à se coaguler.
En outre la structure paraît capable de se dilater en échappant aux limites. Ainsi, structure et « flaques » sont-elles en expansion même si la toile fait office de contenant. Leur élan envahit tout l’espace et semble vouloir sortir du cadre, le faire craquer en un mouvement irrépressible signant la pulsion de vie.
Dès lors les lignes de force deviennent linéaments, tandis que la couleur et les écoulements se font carnation. Vie organique d’une nature approchée ou appropriée, apport d’un registre à l’autre registre, métamorphose dissolvant les oppositions: « gestes d’eau », dirait l’artiste ; « coulures d’arbres », pourrait-on ajouter.

Elisabeth De Franceschi, Présentation de l'exposition "Plis et gestes d'eau", 2009

 

Homolépis, 2008, acrylique sur toile, 116 x 37 cm
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