RAPHAËLLE PIA

 R. Pia, ou l'attraction et la distance 

Lorsque pour la première fois, je suis entré dans l’atelier de Raphaëlle, mon regard a été littéralement aimanté par quelques toiles de la série des coquelicots négligemment déposés le long des murs. Eclairés par la lumière du matin, elles m’apparurent dans toute leur force : celle de l’explosion de la couleur, de l’instant capturé mais aussi du mouvement restitué. Sur certaines fleurs, on semblait apercevoir comme l’empreinte de la caresse du vent. Sur d’autres, le souci du temps - comme Bourrasque ce coquelicot accompagné d’une tige effeuillée Une tentative pour saisir le monde dans toute la fragilité de son apparaître, dans son évanescence même, telle m’apparut alors la peinture de Raphaëlle Pia.

Des fleurs mais aussi de la peinture. De la peinture mais aussi des fleurs. C’est sur cette ambivalence que travaille Raphaëlle Pia. Ici, pas de trompe l’œil, pas de représentation en taille réelle : les fleurs démesurément agrandies s’affichent d’abord comme des tableaux, c’est-à-dire pour parodier la célèbre formule de Maurice Denis qu’avant d’être des fleurs, les tableaux sont essentiellement de simples surfaces recouvertes de couleurs dans un certain ordre assemblées. Et ces tableaux se situent tous sur un point de tension entre abstraction et figuration.

Cette tension, je me propose de l’examiner rapidement et d’envisager ensuite deux de ses déclinaisons la tension entre l’intention et l’accident, puis celle entre la ligne et la couleur. Cette oscillation entre abstraction et figuration nous la trouvons d’abord au cœur de la démarche de production de l’œuvre.

Comme beaucoup d’artistes, Raphaëlle peint pour apprendre à voir. « La nature dit-elle est pour moi un inépuisable répertoire de formes mais pour choisir parmi elles il faut que des trouvailles techniques m’ouvrent les yeux ». La rose, le coquelicot et la balsamine sont les fruits de cette relation entre l’œil et la technique. En s'appuyant sur les propos de l'artiste on peut sérier les différentes étapes du processus de création :

Etape 1
Une fleur est posée devant moi, je la regarde intensément, elle me submerge et m’aspire.
Etape 2
Ses lignes dirigent mes mains pour plisser la toile.
Etape 3
Le support est étendu par terre et inondé de peinture, le liquide glisse sur les pentes et s’accumule dans les creux. A cette étape la toile au sol ressemble à une maquette de terrain avec ses montagnes, ses lacs et ses rivières.
Etape 4
Les flaques en couleurs prennent leur temps pour sécher. A la fin, les arêtes restées claires structurent la composition bien souvent en hélices. Le travail finit lorsque la certitude arrive que quelque chose de la fleur est capturé.

Ce quelque chose se joue entre l’intention et l’accident, entre l’œil et le geste. La peinture de Raphaëlle est aussi une peinture de l’accident que l’œil accepte ou refuse. Cette dimension orientale impose chaque tableau comme un ensemble de flaques de couleur qui occupent l’espace de la toile et parfois le débordent de façon irrégulière et dynamique.

En même temps que chaque toile est le résultat d’un combat entre l’intention et l’accident, elle semble aussi être le résultat d’un combat entre l’architecture et la couleur. Tantôt l’architecture l’emporte, canalise un peu la couleur et le regard s’attache sur les crêtes des plis, tantôt c’est la couleur qui instaurant l’architecture accroche le regard. Selon votre sensibilité, vous vous surprendrez à préférer l’une à l’autre. Ainsi Toile d’araignée très architecturée, et Mille paupières où toute architecture semble abolie au profit de la couleur.

Les différents tableaux sont autant d’invitation au voyage. De près comme de loin. Voyage dans les replis des plis. Voyage dans la couleur : autour des mille variations du rouge et du jaune, autour de la force des blancs en réserve. Associant les superpositions diaphanes aux touches plus opaques, chaque tableau convoque la lumière. S’interrogeant dans Modern Painters sur le pouvoir de fascination de la rose, John Ruskin n’avait-il pas déjà tout dit lorsqu’il il écrivait : « Peu de gens se sont demandés pourquoi ils admirent autant la rose, plus peut-être que les autres fleurs. S’ils réfléchissent, ils découvriront que le charme particulier de cette fleur, surtout lorsqu’elle est rouge (la plus belle et la plus pure des couleurs), est que la rose ne connaît d’autres ombres que celles de sa propre couleur. Toutes ces ombres sont encore plus éclatantes que les lumières à cause de la transparence et du pouvoir réflectif des feuilles ».

Voyage de pure sensibilité dans les effets de matière : reliefs, éclaboussures, veloutés tactiles, affleurements de la toile. Chaque tableau est aussi voyage dans les espèces d’espaces : diversité des points de vue et des distances de vision, trouble des plans, espaces secrets, anfractuosités végétales, jeux sur l’intérieur et l’extérieur.
Boutons de rose, balsamines, coquelicots deviennent des paysages, chaque fois différents, où l’œil peut se perdre. Comme pour le fameux mur de Léonard, notre œil s’empare des puissances suggestives de la forme et notre imagination génère ces images variées qui nous embarquent aux frontières de l’inconscient : insectes, parfois monstrueux, labyrinthe oniriques, suggestions anatomiques ou érotiques…

Ne Me Touchez Pas. Le titre de cette exposition est intimidant. Dès l’entrée, le visiteur est confronté à la massivité de la représentation. Il s’immerge alors dans la couleur et son regard se trouve confronté latéralement à deux toiles qui annoncent ce qui traverse toute l’exposition : la fascination pour le jeu des formes et l'aspiration à la transcendance. Impatience Ne Me Touchez Pas, c’est aussi, tout simplement, l’appellation officielle de la balsamine, cette fleur qui se replie lorsqu’on en touche la tige et que nous voyons représentée de part et d’autre de l’entrée. Il est enfin une reprise du Noli Me Tangere qu’adresse le Christ à Marie-Madeleine lors de la sortie du tombeau.
Le titre cultive l’attraction et la distance. Il exacerbe le sens du toucher tout en indiquant que toucher équivaudrait à détruire. La représentation est la tentative d’une capture en même temps qu’elle est transformation. L’abstraction est ici au service non de la figuration mais de la capture.
Ces fleurs que nous ne pouvons pas cueillir, mais qui nous ont tant attirés c’est dans la distance que nous pouvons les faire nôtres et ainsi nous extasier sur la chair du monde.

Philippe Lerat, discours du vernissage, 3 novembre 2011

 

Matinière 2005 acrylique sur toile 81 x 100 cm
Impatience Ne Me touchez Pas 3 2011 acrylique sur toile 162 x 130 cm
Energie détail acrylique sur toile 200 x 200 cm
Demoiselle à l'éventail 2003 acrylique sur toile 81 x 100 cm
Mille Paupières acrylique sur toile 200 x 200 cm
IIIxIIIIIII WEB-DESIGN & DEVELOPMENT
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