RAPHAËLLE PIA

Dans les marées du temps

Entre espace et temps, les peintres jouent depuis longtemps les équilibristes et explorent des voies où l’immuable le dispute au fugace. Vecteur de continuité par essence, le musée, et a fortiori celui-ci où la mer, si proche, a pris ses quartiers, a naturellement vocation d’en dérouler le fil. Institution où le principe de développement culturel durable prime, théoriquement, sur l’évènementiel médiatique forcené cher à bon nombre de "décideurs" auquel il assure à bon compte l’apparence d’une démarche, le musée se doit de mettre son identité, telle que ses collections l’ont construite, au cœur de sa projection dans le présent et de sa nécessaire ouverture sur la création actuelle. Cela peut lui valoir un procès en anachronisme, en ringardité, lorsque par souci de cohérence, il se refuse à des "confrontations" dont l’objet se limite trop souvent à l’effet d’annonce et à l’association maquillée d’une carpe et d’un lapin propre à satisfaire les médias.
Dans la lignée des expositions temporaires proposées depuis 2002, c’est donc avec une gourmandise réelle que le musée d’Opale-Sud s’abandonne aujourd’hui aux marées de Raphaëlle Pia.
Flux et reflux, permanence et changement, jeux de la mémoire et de l’instant, mouvements de la vague qui tour à tour enfouit puis découvre : il serait illusoire de prétendre s’en affranchir puisque, caché ou pas par le sable, le galet est bien là. Cette recherche des racines dont Jean-Luc Chalumeau sentait les effets dans les vibrances torrides issues de l’Espagne ancestrale se poursuit ici et la marée qui ramène Raphaelle Pia à Berck, port d’échouage d’une mère fuyant la dictature franquiste, joue avec les ressacs du temps et ranime plus qu’elle n’efface. Elle la rapproche aussi des espaces de la baie de Somme qui lui sont familiers et remue des lumières et des teintes qui sont déjà en elles.
Le voyage intime va donc reprendre à la lisière des camaïeux où ciel, mer et sables proposent à l’Authie une frontière incertaine. Entre l’immuable et le fugace, la marée rebat inlassablement les cartes et, comme autrefois Charles Roussel ou Marius Chambon, Raphaëlle Pia chemine aux marges de l’abstraction. D’une baie à l’autre, la matière se dépouille encore pour se réduire à un souffle coloré. Des nuances, une pulsation, une musique qui se modifient sans cesse au gré des caprices du vent que et de nos émotions. On pressent qu’au-delà, tout va se confondre, se réunir et, comme en filigrane, des visages transparaissent et des murmures se glissent entre les notes de Ravel et de Debussy.
Amoureux de ces horizons, les peintres de Berck n’en ont jamais exclu les hommes. Dans un procès pervers qui faisait souvent fi de leur sincérité, quelques historiens de l’art les ont rangés au rayon des "pompiers", témoins prosaïques de la vie quotidienne de populations autochtones réduites aux acquêts du "pittoresque". Il y a pourtant des choses qui aujourd’hui laissent rêveur. Pensez que les pêcheurs de Berck ou d’Étaples connaissaient "leurs" peintres, qu’ils s’en revendiquaient fièrement et entretenaient avec certains des relations bien au-delà du rapport modèle – artiste. Inscrit maritime, "Monsieur Jan" Lavezzari partageait avec eux en mer le travail des marées. Francis Tattegrain pouvait peindre avec d’autant plus de pertinence la remontée des cordes sous l’œil de Bouville, dit "le prince de Joinville", qu’il y avait participé.
De ce rapport intime et respectueux est née une collection unique dans les musées français, celle des portraits des pensionnaires de l’Asile Maritime de Berck entamée en 1891 par Francis Tattegrain – fondateur de cet établissement "d’initiative privée et de charité publique" – et poursuivie après sa mort par son élève et ami Charles Roussel. Elle induit un rapport très particulier entre le musée et la population locale, affaire de racines une fois encore ! Cette découverte a fait naître chez Raphaëlle Pia une envie imprévue que la passion de Marie-France Buzelin, généalogiste obsessionnelle, a permis de satisfaire. Certains, qui parfois ignoraient même l’existence d’un portrait de leur ascendant, sont venus poser au musée pour renouer, le temps d’une galerie éphémère, le lien initié par Francis Tattegrain.

Georges Dilly, Introduction au catalogue d'exposition
 

Affiche de l'exposition
Berck 2014, 16, aquarelle sur papier, 11 cm x 16 cm
Charles Roussel, Huile sur papier entoilé, 11 x 16 cm
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