RAPHAËLLE PIA

Comme pour bien des artistes, si on pouvait mettre bout à bout toutes mes peintures, on comprendrait mon évolution. Ce n’est que vers la fin du parcours qu’il est possible de faire cette mise en perspective. En cours de route, au fur et à mesure, c’était plutôt le noir du tunnel.

J’ai voulu devenir peintre dès le premier moment de mes études d’art et j’ai su très vite que j’avais tout à apprendre, hors école, ce que j’ai commencé à la fin de ce cycle. J’ai alors traversé au hasard des rencontres, plusieurs influences. Très vite, les surréalistes m’ont apporté « l’écriture automatique » transposée en graphismes. Cependant je privilégiais les abstraits. Ils me paraissaient les plus « avant-gardistes » notion alors, totalement tyrannique dans mon esprit. L’art abstrait me paraissait le plus prometteur pour l’avenir. Je le trouvais plus intéressant que Matisse ou Picasso qui, aujourd’hui, à mes yeux, sont revenus parmi les grands.

Appliquer dans mon travail ce que je découvrais se faisait naturellement au fur et à mesure. J’apprenais en essayant. C’était la période « de formation » que j’ai menée seule, avec passion, tout en enseignant. A une époque, il y a eu « Support-Surface » à travers la revue « Art-Press ». Nouvelle influence mais plus acérée. J’ai cherché dans mon travail ce qui pourrait aussi remettre en cause le « mobilier pictural ». J’ai compris que, pour ce qui me concernait, j’avais envie d’interroger la touche. Il s’en est suivi une série centrée sur ce signe basique et je suis arrivée aux projections comme Pollock, mais seule de mon côté, sans connaître ses « drippings ». (Rien dans mon site là-dessus)

Les gouttes projetées remplaçaient la touche. Plus tard, par souci d’occuper autrement la surface, j’ai voulu agrandir ces taches, elles ont pris forme, progressivement, elles ont cessé d’être des signes. Quelles formes ? J’ai continué à explorer « les graphismes automatiques » en les grossissant. En même temps il fallait composer ces nouvelles arrivantes. Je me suis mise à explorer les lois de la composition. Mes variations des années 90 cherchaient des réponses. J’étais arrivée en plein expressionnisme, ce qui me convenait physiquement et prolongeait mes tentatives précédentes. Mais comment se confronter à De Kooning, (après Pollock !) ?

Pas longtemps après, je me suis retrouvée à bout de souffle dans ma recherche de rapports colorés. C’est ainsi que je suis revenue « sur nature » pour qu’elle m’épaule. J’ai admis qu’elle est infiniment plus inventive que moi et je le crois toujours. A présent je combine d’une part, l’expérimentation des outils et du support, le « mobilier de la peinture » et d’autre part, ce que je ressens devant chaque « motif ». J’ai conscience de quitter « l’avant- gardisme » et les modes actuelles successives. Pourtant je persiste à croire que seule cette voie, rendue étroite par tant de fréquentations, peut permettre un réel renouvellement.

Bien qu’attirée par les simplifications formelles je ne me sens pas minimaliste. Ayant, traversé différentes « abstractions » je pense à présent que l' "abstraction" commence à vieillir, elle s’use depuis Mondrian et les autres. Elle débouche sur le minimalisme et le design, c'est-à-dire sur la décoration. Pour moi, elle est au bout. La France l’a intégrée quasi officiellement. En art, il faut être toujours neuf, bon pied bon oeil, et pour y parvenir, je ne vois plus d’autre ressource que l’observation de la nature. Bien des jeunes y viennent, mais pas dans ce but. Souvent la nature n’est pour eux qu’un simple cadre, au service de leur expression, comme dans l’art dit "Pompier" au 19ème

Actuellement et dans un contexte où l’individualisme fait loi, l’Art Brut vient sur le devant de la scène, pas seulement pour des raisons d’argent. C’est qu’on ne fait pas mieux pour ce qui est de la nécessité intérieure (Kandinsky). Dans ces œuvres elle y est totalement et en direct. En art sûrement c’est essentiel. Ces peintures et sculptures me touchent, elles sont pleines d’inventions formelles et je les aime vraiment. Il reste que l’art réfléchi, pensé avec la raison raisonnante, et remis en cause par transgression, c’est vraiment ce qui m’intéresse, sachant bien que peindre est d’abord un besoin profond qui jaillit de l’inconscient immaitrisable.

C’est un jeu, mais il diffère des jeux de société par la possibilité de transgresser les règles elles-mêmes. C’est ce que nous a apporté « l’art moderne ». Picasso renvoie la balle à Cézanne et Malevitch lui répond. C’est une recherche en Pingpong. L’art contemporain nous oblige à porter notre attention sur les frontières qu’aujourd’hui les artistes repoussent continuellement. Beaucoup s’autorisent d’autres moyens que la peinture où je me suis cantonnée. Bien des peintres de ma génération ont quitté ce strict domaine. J’ai l’impression malgré tout, qu’avec ce moyen simple, à la portée de tous, on peut encore trouver beaucoup.

Désormais, ma voie se trace à mi-chemin entre abstraction et figuration, avec, toujours, la remise en cause de « la touche picturale » qu’on trouve peu dans mes peintures. Il s’y ajoute la tentative de trouver d’autres supports et outils, en dialectique avec mon sentiment des choses vues. Pour d’aucuns, cela ne suffit pas si on vise un renouvellement de l’art en profondeur. Sans doute, mais je ne peux faire autrement malgré mon profond désir de compter sur le terrain de la recherche en peinture. Je suis contrainte de poursuivre ce chemin. Il faut le défricher à chaque fois, rien n’est joué d’avance et là se niche la permanence de mon désir.

Mon besoin de réflexion s’ajoute à l’autre, inextinguible, peindre.
 

Raphaëlle Pia, 2015
 

 

2011, S B 28, Encre de Chine et sépia sur papier, 76 x 57 cm dans boite 83,5 x 64 cm
EN ARRIERE, 2012, acrylique sur toile, 146 x 114 cm
2011, S B 29, Encre de Chine et sépia sur papier, 76 x 41,5 cm , dans boîte 83,5 x 51 cm
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