RAPHAËLLE PIA

Repères

« ... Dans les branches et les racines je trouve des doigts et des bras, et des rides dans les écorces, des nombrils, des genoux et des fronts. Il faudrait fort peu de choses à un sculpteur ici, regardez, à peine souligner l‘arcade sourcilière, prolonger la commissure des lèvres, pour que la ressemblance soit criante avec qui vous savez. C’est même inutile ; le passage de l’ombre s’en charge. Elle fait apparaître maintenant toute une procession de rois et de saints que le couchant dore comme sur le portail d’une cathédrale. Un dernier arc-en-ciel ajoute ses cabochons. Des barbes fleuries, des regards compatissants, des conversations ou déclarations, mais des hurlements du vent couvrent tout... » (1)

La forêt est peuplée de présences. De même, dans les nuages, des êtres lentement apparaissent et se disloquent bien avant de s’achever. Ils se redoublent et palpitent dans la Somme, la mer, les rêveries. La Rose se déploie imperceptiblement en hélice. Toutes les formes existantes se renvoient l’une à l’autre et bougent. Mes dessins et peintures se déroulent selon le principe de la série, mais le but n’est pas de montrer les phases successives du mouvement. Au travers du corps et de la main, à bout de bras, l’outil cherche une connexion directe avec les pulsations naturelles. Chaque réalisation interroge et laisse un manque qui entraîne la suivante où le même sentiment s’incarne d’une façon différente.

Pratiquer des techniques artistiques c’est jouer avec elles et les provoquer afin que s’ouvrent de nouvelles possibilités. Aujourd’hui je peins au sol avec le « balai serpillière » . La nature est pour moi un inépuisable réservoir de formes mais pour choisir parmi elles il faut que les trouvailles d’atelier m’ouvrent les yeux et rendent tel motif possible. Il a fallu du temps pour qu’accède à ce rang la moyenne montagne et les Bois Noirs du Haut Forez. Pour témoigner de ces lieux j’ai dû attendre comme chaque fois, qu’arrivent, après bien des tentatives, les pliages verticaux. Cette préparation du support permet que l’image de la forêt se révèle dès l’application de l’encre ou des liquides colorés, à la vitesse de mon impatience.

A l’école, les enfants vivent avec d’autres que leurs proches. Les comparaisons et les questionnements surviennent. Pour ma part, on me fit sentir que je n’étais pas comme tout le monde et les regards me figèrent dans ce que j’étais sans le savoir, une étrangère, une nomade. Plus tard je n’eus d’autre ressource que prendre à bras le corps ma différence pour tâcher de comprendre mes origines et les reconstituer. J’eus la chance, grâce aux livres, de rencontrer l’art. Il me remplit et me réconforta. Dès lors les parcelles errantes du moi se rassemblèrent. Ma famille s’augmenta de repères plus vastes. J’intégrai un dénominateur commun qui tamisait mes sensations et les dirigeait vers une aspiration lénifiante : créer et accéder aux autres créations.

Par mon travail j’ai reconstruit mon histoire. Au fur et à mesure que les lieux me parlent je les capture au filet des crayons et pinceaux pour qu’ils deviennent paysages. Ces traces ponctuent les étapes de mon passé. Une autre généalogie naît de ces autres racines. Mes ancêtres sont Rubens et Velàzquez. Peintures, dessins et relevés photographiques composent les fondations d’où j’ai pu conquérir mes terres nourricières, dont l’Espagne, pays de mes parents. Dans les déserts de Teruel, hauts lieux de la Guerre de 1936, je connus des émotions particulières fixées dans les séries « Tierras » « Caminando » puis « Caminatas ». J’y conjurais de très anciens maléfices et m’efforçais de faire écho aux souvenirs des miens.

L’absence de port d’attache facilite l’écoute d’un lieu. L’immersion arrive lors de longues promenades. Les membres s’échauffent, l’esprit se distend et se vide. Alors il peut arriver que le spectacle me saisisse et qu’il se plante en moi par tous mes pores. Il me sidère. Il faut fixer cet instant sous forme de notes colorées. A l’atelier les carnets restituent ces états d’âme et de grandes peintures en boues colorées font irruption. Alors vient le bonheur de l’émergence. Il est de courte durée mais il permet qu’une immense dilatation du corps me propulse et abolisse l’espace et le temps. Le désir de perpétuer ce voyage m’habite et c’est lui qui me pousse chaque jour à rechercher ces moments.

Autour de Paris les premiers paysages qui me procurèrent de tels vertiges furent les plateaux immenses et ondoyants de la Brie, puis les ZAC avec leurs tas de sable monochromes, leurs longues palissades en aluminium à teinte unique et les empilements géométriques des containers aux couleurs franches. Plus tard les plateaux espagnols réunirent tous ces caractères. Il y eut ensuite un épisode avec les Roses hors d’échelle puis vinrent les Sous- Bois du Haut Forez. Liés à ma vie quotidienne, quelques-uns de ces thèmes sont devenus récurrents. Aujourd’hui c’est l’infinie noyade dans les effilochages des nuages et reflets de la Baie de Somme, pertes et retours racontés dans de nombreux tableautins.

A la vivre chaque jour, la puissance du travail artistique circule et se propage. Ainsi se continue la chaîne ancienne qui relie les êtres au plus haut niveau.

Raphaëlle Pia, novembre 2010


1) Michel Butor, Etapes en montagne, Pagine d’Arte, ciel vague, 2009

 

S B 33, 2011, Encre de Chine et sépia sur papier, 76 x 57 cm, dans boîte 83,5 x 64 cm
Carnets, 2010 , aquarelle sur papier, 10,5 x 14 cm
Carnets,17-12-98, aquarelle sur papier, 14,5 x 40 cm
Carnets, 2010, dessin sur papier, 14 x 21cm
Carnets, 2010, 2 dessins sur papier de 15 x 10 cm
IIIxIIIIIII WEB-DESIGN & DEVELOPMENT
Array